Lettre à l'oubli (Partie 1)
A celui ou celle qui se reconnaîtra dans mes lignes.
A tous ceux qui ont les même peurs et les même peines.
A vous, à nous.
A l'oubli.
Je ne saurais pas l'expliquer, et ne saurais pas dire d'où cela vient. Je sais que le monde ne s'arrêtera pas de tourner demain, avec ou sans moi. J'ai beau marcher tout droit, tout me ramène à ce que je ne suis pas. Et le monde tourne, tourne et tourne encore. Ca pourrait me filer le tournis. J'ai la sensation de revenir toujours aux même choses, la sensation que le monde dans lequel je suis n'est qu'une blague, une idiotie, et qu'il vaudrait mieux que je sois ailleurs. J'ai parfois l'impression que ce que je fais, ce que je dis, ce que je vis est irréel. Et je ne peux pas faire grand chose à ce propos.
On peut se sentir seul en étant entouré de gens formidables. On peut se sentir mourir à l'intérieur en regardant la personne en face de soi. On peut se comporter comme une fleur qui se fane, ternir, vieillir et tomber, devant une assemblée d'amis et de personnes aimées et aimantes. J'ai beaucoup d'amis, pas tant que ça en réalité, mais il est certain que j'en ai, mais cela ne m'empêche pourtant pas de me sentir seule. Il ne me faut pas grand chose pour m'imaginer devoir regarder partir les personnes auxquelles je tiens le plus. Il ne me faut pas grand chose pour avoir peur de leur départ.
Je ne suis pas très douée pour ce genre de chose. J'ai parfois un égo plus important que je ne le pense. Je n'ai pas souvent d'amour pour moi-même, bien qu'il m'arrive de déborder d'affection. L'image que j'ai de moi reste celle d'une ratée. J'ai peur d'avouer mes faiblesses, peur d'avouer ce à quoi je pense, peur d'avouer que j'ai peur. J'ai pourtant l'habitude de me confier facilement, de raconter les détails de ma vie, et je crois sincèrement que je pourrais tout raconter à un passant dans la rue, si celui-ci me paraît sympathique. Mais j'ai du mal à vraiment dire aux personnes concernées pourquoi j'ai peur, de quoi j'ai peur, pourquoi je vais mal, à quoi je pense vraiment.
Le truc, c'est que je n'arrive pas à leur dire, parce que je ne veux pas les décevoir. C'est comme si un pâtissier, réputé pour avoir créé le meilleur gâteau au chocolat de l'univers, était embauché par un grand restaurant. Ce restaurant ne voudrait-il pas avoir le meilleur gâteau au chocolat ? Si le pâtissier leur sert le plat qu'il réussit le mieux, mais qui n'est pas le meilleur gâteau, le restaurant ne sera t-il pas déçu ? Ce que je veux dire, c'est que tout le monde a des attentes. Moi la première. Certains penseront que c'est juste stupide et que personne n'a d'attentes envers les autres, mais c'est faux. Quand on devient ami avec quelqu'un, c'est qu'il a des qualités, et des défauts, un comportement, une façon de dire les choses, une manière de penser, un physique, une voix, un humour, etc qui nous plaisent (tout n'est pas obligé de vous plaire, c'est une énumération de choses incomplète et pour l'exemple...). Mais avec le temps, il arrive que les qualités pour lesquelles vous aimiez cet ami disparaissent, changent ou évoluent, et ce changement peut ne pas vous plaire. Quand les gens changent et prennent des chemins éloignés du vôtre, quand ils trouvent la route qui leur correspond parfaitement, des engagements qui les passionnent, mais que tout cela ne vous convient pas... Parfois l'amitié n'est pas assez forte pour survivre. Certains diront sans doute que l'amitié ne devait pas être véritable, dans ce cas. Eh bien peut-être. Mais comment peut-on en être sûr ? Comment peut-on dire avec certitude : « Parce que vous vous êtes éloignés cette amitié n'était pas une vraie amitié » ? Alors, je ne sais pas si je pense mal ou si j'ai tort ou si je ne pense juste pas assez, mais je n'arrive pas à savoir si on a le droit de dire ça. Je ne sais pas si j'ai le droit de dire que je n'ai pas été vraiment amie avec quelqu'un juste parce qu'on s'est éloignés au final. Quoi qu'il en soit, les gens changent parfois, et les gens partent parfois, et souvent ils oublient. Je le sais, parce que moi-même j'ai oublié. Moi-même j'ai changé, je suis partie, et j'ai oublié. Peut-on dire que je n'ai pas été amie avec quelqu'un parce que j'ai oublié son nom, parce que je ne l'ai vu que trois fois, parce que j'ai oublié sa voix, parce que j'ai oublié notre histoire et que je ne me rappelle que de quelques bribes de celle-ci ? J'ai peur de l'oubli. J'ai peur qu'on parte et qu'on me laisse seule, qu'on oublie d'abord le son de ma voix, ensuite mon image. J'ai peur de devenir un souvenir flou, « la fille qui... », puis simplement une idée dans l'esprit d'un vieillard, « une de mes amies », « une fille ». Et ensuite, plus rien. J'ai peur de l'oubli, oui. J'ai peur que ceux que j'aime partent, parce que je les aurais déçus. Ce n'est pas la question de savoir s'ils m'aiment vraiment ou non. Je sais très bien sur qui je peux vraiment compter... Mais je ne peux pas compter sur moi-même. Ce qu'ils attendent de moi, ce pourquoi ils m'ont « choisie » comme amie, me terrifie. Certains attendent de moi que je sois honnête, certains attendent de moi que je sois délirante, certains attendent de moi je sois avec eux... Mais pour d'autres, je n'ai aucune idée de ce que je dois faire pour les rendre heureux. Et je sais très bien qu'une seule personne ne peut pas rendre heureux quelqu'un, que c'est un travail d'équipe, comme des combinaisons, mais... J'ai ma part de joie à apporter à mes amis, et c'est quelque fois tellement dur que je ne sais plus quoi faire. Et c'est là qu'intervient ma peur. Quelle est ma place ? Comment dois-je agir ? Quel est mon rôle avec toi ? Qu'est-ce que je dois faire pour que tu sois content ? Qu'est-ce que je dois faire pour que tu sois heureuse ? Où dois-je aller ? Avec qui ? Est-ce que c'est bien si je fais ça comme ça ? Est-ce que j'ai le droit ? … C'est idiot, et je le sais, moi qui ce matin ai écrit : « Je croyais que je n'avais pas besoin que tu me surveilles, ou que tu essayes de me surveiller. Je croyais que tu savais que tu n'avais pas besoin d'essayer de m'aider, parce que tu le faisais déjà. Pour m'aider, tu n'as pas besoin de chercher désespérément à me sauver de je-ne-sais-quoi, et de trembler pour moi à chaque fois que je fais quelque chose d'un tout petit peu différent de ce que je fais d'habitude. Je croyais que tu saurais qu'avec moi, il faut peut-être être fort pour deux, mais que ça veut pas dire que je ne sais pas me relever seule. Certes, j'ai besoin de soutien, de quelqu'un sur qui m'appuyer, quelqu'un qui me comprend totalement sans que j'aie besoin de tout raconter, mais je n'ai pas besoin d'un deuxième père. Quand t'es là, et que tu m'écoutes, tu m'aides beaucoup plus que si tu essayes de découvrir ce que je cache, pourquoi je fais ça, avec qui je suis ou que si tu essayes de décider pour moi ce qui va me remonter le moral, comment je vais m'en sortir, ou ce qui est bon pour moi. Il suffisait que tu sois là. ». Je sais que, parfois, être là, juste présent, c'est le meilleur des réconforts. Mais je me dis qu'il faut que j'aide quelqu'un, que je fasse plus qu'être là sans rien faire, parce que sinon, il croira que j'en ai rien à faire, alors que c'est faux. Mais s'il le croit, alors il partira, et il m'oubliera, pendant que je tenterai de comprendre pourquoi.
(La suite plus tard.)

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